Nous connaissons Paul depuis plus de vingt ans. C'est un ami, ça existe encore, un ami sincère qui a toujours été là quand avait besoin de lui.
Lorsqu'on l' a connu, il avait 27 ans, et nous, nous étions dans la quarantaine. Néanmoins, nous nous sommes tout de suite entendu.
A l'époque, il habitait en région parisienne et ne venait dans le Berry que pour les vacances où son père, encore vivant en ce temps-là, avait une maison de famille. Lui, il était déjà routier. En fait, il était routier depuis l'âge de 22 ans.
La route, le camion, ça a toujours été sa vie, sa passion. C'est pourtant un métier assez dur, mais tous ceux qui le font vous le diront : c'est leur vie et ils l'aiment ....
Marié, puis divorcé, il a quitté Paris pour venir s'installer dans la région où, avec un permis poids lourds en poche, on trouve du travail assez facilement. Ceci dit, c'était dans les années 90. Son père disparu, il reprit la maison, une autre femme, eut un enfant et tout allait bien dans le meilleur des mondes, il se fit une place dans notre paisible campagne où on peut y vivre pas si mal que ça .....
Mais comme je le disais, le métier de routier est dur et même si on l'aime, on ne peut en éviter certains désagréments.
Vers la fin de l'année 2009, Paul se plaint de plus en plus d'une douleur dans le dos. Mais un routier c'est un costaud, "ce n'est pas un petit mal de dos qui va m'em......., je prends des cachets et demain je reparts !!"
Oui, mais début 2010, ça s'empire et Paul prends de plus en plus de cachets le dimanche soir pour pouvoir repartir le lundi. Et, dans la foulée, emmène des tubes de dolipranes qu'en fin de compte, il est obligé d'avaler tous les jours....
Un week-end, Paul et sa femme viennent passer le dimanche à la maison et, au moment du départ, Paul mets 1/4 d'heure à se lever de sa chaise tellement il souffre.. Je lui dis : "Tu ne comptes pas reprendre la route demain, j'espère?"
-Si,si, me répond Paul ...
En fait, il n'a pas été loin. Il s'est juste rendu au dépôt y prendre son camion et est tout de suite resté coincé dedans.. Bref, sa femme est allé le chercher et l'a emmené direct chez le médecin. Qui, lui-même l'a envoyé faire des radios chez un spécialiste.
Avec mon mari, nous en avions parlé et on craignait qu'il ait une hernie discale...
Paul aussi d'ailleurs, il n'est pas bête, il se doutait bien ....
Mais quand il est revenu de ses examens, il est passé nous voir, il en pleurait : ce n'était pas une , mais trois hernies discales !!!
Le médecin qu'il avait vu avait été direct "Monsieur quel métier faites-vous? Routier ? Alors il va falloir changer de métier, le camion c'est fini !"
On peut apprécier au passage le côté humain du toubib !! Passons ....
Ce à quoi Paul lui répondit "Le camion c'est fini ? Mais vous voulez ma mort ! La route c'est ma vie !"
Oui, c'était sa vie à Paul, la route, mais c'était vraiment terminé.
Ça fait deux ans maintenant que paul ne travaille plus. Je passerai sur les infiltrations, les scéances de kiné, les cachets de lamalline qui finissent par ne plus avoir d'effet, les interminables et nombreuses convocations à la sécurité sociale qui, au bout de plus d'un an a fini par décider qu'il était invalide à 9%.
A mon avis, il y est de bien plus que cela, les toubibs ayant déclaré qu'il ne fallait surtout pas toucher chirurgicalement au risque qu'il reste paralysé, mais voilà, la sécu n'a plus un rond et tergiverse, c'est comme ça...
Aujourd'hui, il est au chômage, parce que Paul ne cherche même pas à se recycler, Paul déprime, Paul se sent diminué, bon à rien, quand il parle de lui, il dit "l'handicapé" !
Alors que fait Paul depuis deux ans ?? Il traîne... Il a d'abord traîné dans les bars, puis, comme il a de moins en moins d'argent il reste chez lui .... L'après-midi, il s'installe dans son fauteuil, devant la télé, le cubi de rouge sur la table et .... il boit. ..... il boit ....
Sa femme crie, évidemment, moi, j'ai éssayé de lui parler, de le faire réagir, je lui ai dis "Elle va partir si tu continues, elle en a marre, tu crois que c'est drôle un homme soul tous les soirs ?" Il me dit "Oui, oui, tu as raison ....."
Il ne nie pas l'évidence, mais ne se remets pas en question...
Et nous, nous sommes là, à le regarder se détruire un verre après l'autre avec un sentiment d'impuissance insupportable...
Paul ne nous écoute pas, ne nous voit pas, ne réagis pas ...........
Sa femme a baissé les bras, de guerre lasse, elle n'éssaye même plus de déclencher une quelconque réaction de lucidité. Mon mari et moi avons éssayé, sans succès de le secouer et de lui faire prendre conscience qu'il était en train de sombrer dans le gouffre .... peine perdue ...
Paul est de pire en pire. Il ne mange plus qu'un ou deux yaourts par jour avec quelques biscuits.
Et son médecin traitant, allez-vous me dire ? Et bien le médecin traitant lui a bien donné des cachets pour passer l'envie de boire, mais, ça ne sert à rien. Les cachets sont au fond d'un tiroir....
Sa femme a téléphoné au médecin, qui lui a dit "Il faut qu'il accepte le fait qu'il est alcoolique. tant qu'il est dans le déni, je peux lui prescrire tous les traitements possibles, s'il ne veut pas de lui-même faire quelque chose, ça ne sert à rien"
Alors, que faire ??
Le regarder dégringoler jour après jour ??
Et jusqu'à quand ??
Comme il est là, ça risque de devenir dramatique dans les mois qui vont venir .....
Si quelqu'un a une solution à nous souffler, un espoir qu'on puisse lui faire entendre raison d'une manière ou d'une autre, n'hésitez pas....
Nous, on ne sait plus quoi faire ..................
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